L'histoire de l'homme revisitée en Prime Time

Ca s'est passé samedi soir sur Arte : un film consacré à l'histoire évolutive de l'homme. De quoi enthousiasmer l'ardent défenseur de la vulgarisation scientifique qui est en moi. Sauf que ce qui fût présenté en Prime Time sur la chaîne publique ce soir là m'a laissé un assez mauvais arrière-goût dans la bouche.

Le documentaire « Homo sapiens : une nouvelle histoire de l'Homme ? » (France, 2004) réalisé par Thomas Johnson exposait les idées d'Anne Dambricourt-Mallassé sur une mutation interne programmée de l'espèce. Elle y recevait l'appui de Philip Tobias, grande figure de la paléontologie moderne, ainsi que celui de Jean Chaline, paléontologue spécialiste de l'évolution des rongeurs qui écrivait déjà en 2000 : Il apparaît de plus en plus clairement que l'évolution des espèces, celle de l'homme en particulier, et lié à un moteur interne (Jean Chaline, Un million de générations. Aux sources de l'humanité, Seuil, septembre 2000, p.193).

C'est-à-dire ? Les mutations qui s'accumulent dans les génomes des différentes espèces vivantes depuis des millions d'années ne seraient plus des événements aléatoires ?! Les multiples épisodes de l'histoire des êtres vivants ne seraient plus contingents ?! Où est-ce le cas pour les animaux et les plantes, mais pas pour cette forme biologique particulière qu'est l'homme ?! Voilà qui est en effet une « nouvelle histoire de l'homme » ou, bien mieux, une nouvelle histoire de la biosphère dans son ensemble...

L'AFIS a souhaité attirer l'attention de la chaîne de télévision Arte sur le risque de confusion pour des téléspectateurs mal informés de la diffusion d'un tel documentaire. Sans doute conscient de ce risque, les responsables de la chaîne ont décidé de faire suivre le documentaire par un débat donnant la parole aux contradicteurs, incarnés par Pierre-Henry Gouyon, spécialiste de la théorie de l'évolution et Michel Morange, biologiste et historien des sciences.

Les interventions de P.-H. Gouyon et M. Morange pointèrent du doigt les lacunes du documentaire et surtout sa partialité. Le temps était cependant limité, et les deux scientifiques n'ont fait qu'effleurer les problèmes. Voici pour ma part ce qui m'a paru le plus gênant :

  • Le documentaire débute par la toujours populaire mais au combien stupide affirmation : L'homme descend du singe, soit !. Bien sur, depuis l'époque de Darwin, une multitude de biologistes expliquent à longueur de journée que l'homme ne descend pas du singe, mais « est un singe », et cela ne semble toujours pas entrer dans la caboche de certains !
  • On y explique que l'évolution des espèces vivantes ne serait pas progressive (par accumulation de mutations au cours du temps) mais s'exprimerait par paliers (de grands changements ponctuels, puis une période de stagnation). Ce n'est pas tant l'hypothèse en elle même qui est gênante mais plutôt la manière dont elle est présentée, comme si les deux formes s'opposaient ou s'excluait l'une l'autre. Et donc, que s'il y a évolution saltationniste, il n'y aurait pas évolution progressive (sous-entendu : tout ce qu'on raconte dans la théorie synthétique de l'évolution - et « l'East Side Story » - est à jeter à la poubelle ?!).
  • Le documentaire se raccroche aussi au wagon de la théorie « multi-régionaliste », où l'homme moderne (Homo sapiens) aurait plusieurs origines. Et donc, dans les ultimes milliers d'années de leur histoire, ces populations « d'hommes anciens » auraient suivit la même évolution indépendamment les unes des autres pour aboutir au même résultat : nous. Ce qui conclut finalement le fil conducteur du documentaire : la lignée des primates, au cours de la quarantaine de millions d'années de son évolution, aurait subit 5 sauts évolutifs caractérisés par la flexion de l'os sphénoïde, toujours dans le même sens, pour aboutir comme de bien entendu à l'homme moderne (sic !).
  • Enfin, n'oublions pas la seconde notion qui baigne elle aussi l'ensemble du film : cette sacro-sainte « complexification de la matière » au cours du temps, à rapprocher du principe anthropique. Comme si nous - summum de cette pyramide de la complexité - nous n'étions pas le grain de sable sur une plage dominée par les organismes les plus simples qui soient : les bactéries.

Que l'on comprenne bien : une bonne partie des faits (évolution du sphénoïde) ou des théories (évolution saltationniste) exposés dans le documentaire sont valables, discutables, débatables. C'est la manière de les articuler entre eux et (1) de passer sous silence tous les faits et théories qui pourraient contredire cette articulation puis (2) de sous-entendre que « l'alternative officielle » n'est qu'un monolithe poussiéreux inchangé et non critiqué depuis 150 ans, qui pose problème.

Les vues exprimées dans ce documentaire sont minoritaires(1) dans la communauté des paléo(anthropo)logues et succèdent à une école de pensée loin d'être « novatrice » : le courant téléologique. Les présenter comme une nouvelle façon d'envisager l'histoire de l'homme c'est, au mieux, faire preuve de curiosité, au pire de la malhonnêteté intellectuelle.

Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur le sujet mais à mon avis, nous aurons l'occasion d'en reparler dans les mois à venir.