Dystopie 2.0

Quelques petites notes sur de récentes lectures qui brassent, en vrac, des problématiques sans doute aussi vieilles que le web lui-même mais qui rebondissent depuis le développement de la bulle web 2.0 : l'anonymat, la validation du contenu, la masse, l'élite, etc.

Les récentes mésaventures de Wikipedia ont ramené sur le devant de la scène cette question de l'anonymat des contributeurs et les éventuelles dérives qu'il charrie dans son sillage. John Grohol souligne qu'il ne s'agit pas d'une problématique inhérente à l'encyclopédie libre mais à tout processus communautaire sur le web, et que certaines communautés trouvent dans divers systèmes d'enregistrement ou d'évaluation des utilisateurs / contributeurs un moyen de minimiser les risques de dérapages :

It’s true that membership systems guarantee you know nothing more about a person than they want you to know—a one-time use email address, a pseudonym, etc. But it’s not the quality of the registration data that is the purpose of registration—it’s the process itself. By requiring users to take an affirmative action (that requires some minimal effort on their part), it weeds out the casual troublemaker from an interested user. Such registration also conveys perceived value of your site’s membership benefits (even if they are as simple as being able to post to the community or read an article). Registration doesn’t prevent community trouble, but it does present a small but important psychological barrier that turns away many casual would-be agitators.

Grohol J. M., « Anonymity and Online Community: Identity Matters », A List Apart n° 214, 03 avril 2006.

L'auteur expose ainsi quelques principes simples qui, selon sa propre expérience, offrent des d'outils de régulation efficaces :

  1. Connaître les utilisateurs à travers un système d'enregistrement.
  2. Un système d'enregistrement simple n'est pas un frein pour les utilisateurs qui souhaitent vraiment participer à une communauté.
  3. Segmenter le processus d'enregistrement en posant quelques questions simples d'abord, puis en demandant éventuellement un complément d'information.
  4. La vérification l'adresse e-mail de l'utilisateur peut être un outil de validation, mais dont la pertienence dépend beaucoup du type de communauté à construire.
  5. Fournir un système de note ou d'évaluation de la réputation, comme eBay ou Amazon.com, assure aux utilisateurs une meilleure évalution des autres membres de la communauté.
  6. Assurer une communication constante vers les membres de la communauté, pour que les droits et les devoirs de chacun soient toujours clairs.

Une analyse que l'on pourrait rapprocher de celle de Steven Zenith et des notions de « transparence » et de « familiarité » : pour que l'on puisse accorder une certaine confiance à un contenu (diffusé sur le web), l'internaute doit pouvoir clairement identifier la personne qui diffuse ce contenu. Cette identification est d'autant plus importante quand on accorde (ou souhaite accorder) une autorité à ce contenu.

As a Wikipedian I have been very concerned about the issues of authority and identity. Contrary to the Wikipedia view, it is fundamentally important that words are owned and that we can identify authors. If we cannot do so then we cannot trust that we will not be misled.

Zenith S., « User:Steven », Panopedia, 09 février 2006.

Pour mettre ses idées en pratique, S. Zenith a lancé un petit projet expérimental, Panopedia, une encyclopédie en ligne gratuite, construite par les internautes identifiés, en espérant ainsi gommer les biais qui, pour lui, handicapent le processus éditorial communautaire de Wikipédia.

Ainsi, des contributions d'une foule « canalisée » par des outils de validation pourrait émerger un certain degrè de confiance dans les informations diffusées, même si l'éradication totale des risques de manipulation ou de nuisances reste impossible.

Ces risques de nuisances ne sont pas négligeables pour des gens comme Andrew Keen. Par nuisance, cet auteur entend surtout un « bruit de fond » produit par la communauté et dans lequel la parole de l'expert, de l'intellectuel, devient inaudible. C'est, pour lui, le grand danger du « mouvement web 2.0 » (la blogosphère ou les constructions communautaires de contenu) : alors que le cauchemar du 20e siècle était représenté par la dicature orwellienne où les puissants contrôlent la parole, la Dystopie du 21e siècle s'incarnerait dans cette « démocratisation » de la communication où les opinions de tout un chacun se valent.

In a word : anarchy. As Habermas says, the Web 2.0 revolution does away with the traditional filter of editors. So all we have left is an electronic media that spews out unedited opinion. The naive online reader no longer has a professional guide to help them distinguish between the writing of Jurgen Habermas and the ranting of some poor uneducated soul from the depths of the blogosphere. This is our 21st dystopia : nightmare 2.0 - the increasingly real threat of a flattened, radically democratized media.

The Web 2.0 camp, from Silicon Valley’s techno-utopians to the leveller libertarians of the blogosphere, have no respect or value for intellectuals, whether they be on the political left or the right. In their minds, the very idea of an « intellectual » smacks of elitism and injustice. So the great achievement of the Web 2.0 is the undermining of the idea of a specialist, an expert, an intellectual.

Keen Andrew, « Jurgen Habermas on web 2.0 », The great seduction, 03 avril 2006.

C'est ce « filtre éditorial » séparant le bon grain de l'ivraie, l'essentiel de l'anecdotique, qui ferait défaut à certaines communautés en ligne, ce que remarque aussi Nicholas Carr en comparant, en guise d'exemple, Memeorandum et Slashdot. Pour lui, remplacer le travail d'un « éditeur » par un listing automatisé de contributions aléatoires, la « sagesse des foules » chère à James Surowiecki, n'est sans doute pas probant pour toute forme de diffusion de contenu (pertinent) sur le web.

As we adapt to the internet, we may just learn to forget that an algorithm, no matter how elegantly conceived, is no substitute for a person, and that a crowd, no matter how full of "wisdom," is no substitute for an editor.

But I hope we don't.

Carr Nicholas, « The editor and the crowd », Rough Type, 09 mars 2006

Références :

Titre
The editor and the crowd
Auteurs
  • N. CARR
Editeur
Rough Type
Date
Titre
Anonymity and Online Community : Identity Matters
Auteurs
  • J. GROHOL
Editeur
A List Apart n° 214
Date
Titre
Jurgen Habermas on web 2.0
Auteurs
  • A. KEEN
Editeur
The great seduction
Date
Titre
User:Steven
Auteurs
  • S. ZENITH
Editeur
Panopedia
Date
title
A propos des mots-clés : des réseaux de confiance
Auteur
Rui NIBAU
Editeur
Omacronides
date