L'anarchie des mots-clés

On voit de plus en plus de monde s'enthousiasmer pour la nouvelle mode du web, les « folksonomies », sans la mise en perspective nécessaire à toute nouvelle technologie.

Le principe de ce système est simple : vous associez à un contenu quelconque (billet de blog, article, image, vidéo, etc.) un ou plusieurs mots-clés ou « marqueurs » (tag.. Ces marqueurs sont référencés par un prestataire de service et utilisables par tout un chacun sur le web. On finit ainsi par construire une immense base de données de documents en ligne partagée par tous et où plus un mot-clé est utilisé, plus il est visible.

Consultez la page de tag.de del.icio.us ou celle de technorati pour comprendre de quoi il retourne.

Le premier danger de ce genre de classification est évident : la popularité guide la visibilité, et donc la facilité d'accès. Curieuse démarche de hiérarchisation de l'information. Dangereuse aussi de par le fait même qu'elle se substitue au choix propre de l'individu, ou du moins l'oriente : plus un tag est utilisé, plus on le voit, et plus on est incité à l'utiliser, etc.

C'est un cercle vicieux. Certains diraient vertueux, mais pour qu'il le soit vraiment, il faut présupposer que ce qui est le plus vu est (1) le plus important et (2) le plus juste et pertinent pour un sujet donné. C'est les dirigeants de TF1 qui doivent être content...

L'idéologie du populaire qui se drape sous l'argument quelque peu fallacieux de la démocratisation et du partage participe aussi d'un relativisme général du savoir où tout se vaut, tout est équivalent. Le tag ne préjuge en rien de la validité de l'information, et l'article d'un généticien serait référencé à part égale avec celui d'un obscur quidam adepte de X-Files sous le label « mutation » par exemple.

Transposer le principe de Del.icio.us ou Technorati au monde de l'édition reviendrait à fusionner les index de tous les ouvrages imprimés (ou d'une partie d'entre eux) en un seul et même méga-index. L'entrée « jardin » pourrait dés lors renvoyer indifféremment à un essai de botanique, à une collection de poèmes bucoliques ou à l'opuscule de soins par les plantes de Rika Zaraï. Il faudrait m'expliquer où est la pertinence là dedans.

Si l'idée de marqueurs partagés est à la base enthousiasmante, on en voit très vite les limites et les éventuelles dérives par abus. Sans parler de l'harmonisation de dénominations, ce qu'elles recouvrent, etc.

Les mots-clés n'ont de sens que dans un contexte précis, pour des documents ou des parties de documents liés entre eux logiquement. Ici, le seul lien entre les contenus marqués, ce n'est pas le contenu lui-même, le message, mais l'outil de diffusion du contenu, à savoir le web (et l'utilisation des tag.du prestataire de service qui les centralisent).

L'accessibilité et la visibilité de l'information pertinente est une donnée de plus en plus critique au fur et à mesure que le web se développe et s'enrichit. Je doute que de tels systèmes facilitent cette accessibilité. Mais ce n'est peut-être pas le but. Et comme j'ai l'habitude de voir le verre à moitié vide...

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