La figure du surhomme

Republication d'un vieux texte écrit au milieu des années 1990 et qui devait servir d'introduction à une étude plus globale titrée « Les surhommes et le pouvoir politique ». Il manque de références bibliographiques mais il résume brièvement ma vision des choses.

Le surhomme mythologique

Ébauche de typologie de la sur-humanité

Le terme de « surhomme » peut apparaître vague, et désigner tout personnage de fiction sortant du commun. Tout ce qui est « Homme » mais « Hors de l'Humanité » - généralement au-dessus - est un surhomme. Il serait cependant trop simpliste, et faux, de regrouper tout ce qui appartient à l'humanité - ou lui ressemble (figure anthropomorphique) - mais lui est supérieur sous le seul terme générique de « Surhomme ». Une ébauche typologique des figures sur-naturelles qui peuplent religions, mythologies, folklores et/ou culture populaire amènerait à considérer trois grandes catégories :

  • Les créatures divines, dieux et déesses qui ont créé le cosmos, le temps, les astres et les planètes, l'humanité et les autres créatures vivantes du monde. Dotés de pouvoirs extraordinaires, elles n'appartiennent pas à l'humanité même si la plupart possèdent une représentation anthropomorphique.
  • Les créatures surnaturelles telles que anges, démons, ogres, nains, qui sont par définition des êtres non humains et qui font souvent la liaison entre le monde visible et celui de l'invisible, du sur-humain.
  • Les surhommes proprement dits : un type d'humain particulier, souvent d'ascendance divine, qui se différencie du reste des mortels par des qualités, une force physique, un courage, une intelligence et/ou un don particulier. Ce sont les « Héros » ou les demi-dieux.

Héros et demi-dieux

La figure du surhomme apparaît ainsi à l'origine dans la littérature mythologique et religieuse des civilisations de l'antiquité. Elle surgit avec les premières œuvres littéraires mais a sans doute hanté nombre de récits oraux des temps préhistoriques avant que l'écriture, inventée quelque part en Mésopotamie (l'actuel Irak) il y à près de 5 000 ans, ne la fasse basculer dans l'histoire.

C'est justement dans ce pays où éclot la première forme d'écriture que surgit ce que l'on peut considérer comme le premier surhomme de la littérature : Gilgamesh, roi sumérien d'Uruk, qui aurait vécu au 27e siècle avant Jésus-Christ. D'ascendance divine, Gilgamesh était un roi despotique, un guerrier farouche et fabuleux possédant une force surhumaine. Avec son compagnon Enkidu, une créature initialement créée par les dieux pour débarrasser le peuple d'Uruk de son souverain tyrannique, il va vivre des aventures extraordinaires aux quatre coins du monde, combattant monstres et autres créatures fabuleuses. A la mort d'Enkidu, frappé par la malédiction des dieux, Gilgamesh se lancera dans une dernière épopée, une quête irréaliste : la recherche du secret de l'immortalité. On trouve là ce qui fondamentalement différencie les surhommes des autres figures surnaturelles : il a beau posséder des facultés qui le place en marge - au-dessus - de l'humanité, il n'en reste pas moins un être humain avec ses limites.

La littérature mythologique grecque classique, mieux connut du grand public, regorge de ce genre de personnages surhumains, pas vraiment des dieux mais plus vraiment des hommes. On peut citer Hercule, Ulysse, Achille, Jason, Orphée, … Outre Gilgamesh et les héros ou demi-dieux gréco-romains, on peut enfin parler des héros civilisateurs nord-américains ou des guerriers Berserkers germaniques.

La descendance du surhomme mythologique

La luxuriante diversité des figures mythologiques va cependant connaître le déclin dans le cœur des hommes, du moins en Occident, avec l'effritement des polythéismes et la montée en puissance des trois religions bibliques. Les surhommes deviennent rares dans la littérature religieuse ou prosaïque. La culture populaire du Moyen âge reste encore peuplée de créatures folkloriques dont certaines, tel le maître des loups par exemple, peuvent être affiliées à la figure du surhomme, mais les traditions bibliques détachent peu à peu la notion de surnaturel de la sphère humaine.

Il faut attendre le XIXe siècle pour voir réapparaître des hommes aux capacités physiques ou intellectuelles hors du commun. Le romantisme, à travers Mary Shelley, accouchera de Frankenstein. Le capitaine Nemo, héros de Jules Verne, hantera les fonds marins tandis que Bram Stocker fera revivre le folklore roumain à travers le personnage du vampire Dracula. Plus tard, ce qui deviendra la littérature de science-fiction récupèrera définitivement la figure surhumaine, mythologique ou folklorique, pour la transformer en savant fou, en extraterrestre, en mutant ou en robot.

Le surhomme des comic books : le super-héros

C'est dans cette lignée de surhommes récupérés par la SF que peuvent s'inscrire ces héros de bande dessinée que sont les super-héros.

La bande dessinée américaine se présente sous la forme de petits fascicules bon marché, et appartient à la culture populaire, comparable à celle des contes folkloriques d'autrefois. Les super-héros réactualisent la forme du surhomme dans notre société moderne. On peut d'ailleurs remarquer que bon nombre de super-héros sont en fait une réinterprétation plus ou moins fidèle d'antiques figures mythologiques : on trouve ainsi des personnages inspirés par le panthéon scandinave (Thorr, Odhinn, Balder, Loki) ou par la mythologie grecque (Hercule).

Le surhomme du Golden Age

C'est en 1938 qu'apparaît l'un des premiers super-héros à proprement parlé, Superman, dans les pages de Action comics. A partir de là, et jusqu'au milieu des années cinquante, deux éditeurs, D.C. et Timely, vont produire la majeure partie de ces héros de papiers. C'est « l'âge d'or » (Golden Age) du comic book. outre Superman, il y aura chez D.C. Batman, Captain Marvel, The Flash, Green Lantern, Hawkman, The Spectre, Wonder Woman. La compagnie Timely, future Marvel, éditera quant à elle The Submariner, Human Torch, Captain America, pour ne citer que les plus connus.

Les super-héros ont un succès immédiat, surtout les personnages patriotiques comme Captain America alors que les Américains se lancent au côté des alliés dans la seconde guerre mondiale. Les ventes de comic books vont cependant s'essouffler à la fin des années quarante et les super-héros disparaissent presque entièrement durant les années cinquante.

L'humanisation du surhomme du Silver Age

Il faut attendre le début des années soixante pour voir un nouvel élan créatif relancer ce type de personnage, grâce principalement à deux hommes travaillant chez Marvel : Stan Lee et Jack Kirby. C'est « l'âge d'argent » (silver age). Apparaissent alors The Fantastic Four, The amazing Spider-man, The incredible Hulk, The uncanny X-men, Iron Man, Daredevil, etc...; la majorité des personnages qui écument les pages des comic books encore aujourd'hui.

Jusqu'alors, les super-héros avaient été de parfaites figures surhumaines, immenses par leurs pouvoirs et leur destinée. Avec Lee et Kirby, les surhommes entrent dans une nouvelle ère, plus pragmatique, plus proche de la réalité. Bien qu'ils restent des surhommes aux pouvoirs quasi-divins, ils n'en ont pas moins les problèmes de tout un chacun : péripéties sentimentales et familiales, difficultés à payer le loyer,… Les super-héros acquiert une vie privée.

Cette évolution est à l'exact opposé de ce qui est arrivé dans la littérature religieuse et mythologique. D'abord diversifiée et foisonnante dans les mythologies païennes, au contact des hommes, la figure du surhomme devient avec les religions monothéistes inaccessible et supérieure, indifférente à la condition humaine. A l'opposé, si les super-héros du golden age sont distants, immatériels, ceux du silver age deviennent plus humains, plus accessibles.

Le surhomme et la réalité moderne

Le Silver Age : une humanisation avortée

L'univers des super-héros resta cependant très fantaisiste et limité, surtout parce que ce genre de publication était principalement destinée à un public de teen-agers (12-15 ans). Et puis parce que l'organe de censure mis en place en 1954, le comic code authority, destiné à « protéger » la jeunesse des « perversions » de ce genre de littérature, limitait l'expression artistique de bon nombre d'auteurs.

Ainsi, des hommes et des femmes, dont certains possédant des pouvoirs aptes à changer l'histoire du monde, pouvaient se balader dans New York sans que cela n'affecte outre mesure la vie quotidienne de ses habitants. Des buildings pouvaient exploser lors de combats titanesques entre super-héros et super-vilains, rien ne semblait perturber l'existence monotone des new-yorkais.

La révolution des années 80 : le surhomme face à la société

Et puis, au milieu des années quatre-vingt, certains scénaristes vont soudain décider que la mascarade a assez durée. Lee et Kirby avaient voulu rendre les super-héros plus réalistes, mais la réalité qu'ils inventaient escamotait bon nombre de questions qu'impliquait l'existence d'êtres tels que les super-héros. Ces scénaristes, Alan Moore et Frank Miller en tête, vont donc rectifier le tir et montrer ce qu'il pourrait advenir de notre société si « des géants march[aient] sur cette terre »...