Le show astro-médiatique

Quand la science fait la une des média de masse, elle doit se plier aux règles en vigueur en matière d'audimat et de « plan marketing ». Le diffuseur n'est cependant pas toujours l'initiateur de la lente dérive sensationnaliste qui touche l'information scientifique...

La science ne fait que rarement la une des médias. Deux évènements marquants ont cependant attirés l'attention au début de l'année 2004 : la mission Spirit sur Mars et la découverte du planétoïde Sedna.

On devrait se réjouir de voir de tels sujets faire la une des journaux en lieu et place des réflexions sur l'identité du prochain candidat qui quittera « La ferme célébrités » (sic!). Pourtant, la manière de présenter de telles « découvertes » scientifiques laisse parfois un léger sentiment d'insatisfaction, autant par ce qu'elle exprime que par ce qui est passé sous silence. Ces deux couvertures médiatiques en sont un parfait exemple.

1. Mars Academy

Rover Spirit

Représentation artistique du rover Spirit. © NASA

L'information la plus spectaculaire reste sans doute la découverte par la sonde Spirit des premières traces directes de l'existence d'étendues liquides salées à la surface de la planète Mars. Spectaculaire par ce que cela implique, bien sur, mais aussi (surtout ?) par le « plan marketing » mis en place par la NASA.

1.1. Du teasing scientifique

Durant la journée précédent l'annonce officielle, nous avons été abreuvé de communiqués laconiques annonçant à qui voulait l'entendre que l'agence spatiale américaine était sur le point de publier des données extraordinaires qu'on allait pas en croire nos yeux ni nos oreilles.

Au final, même si la découverte de ses traces géologiques est très importante, le battage médiatique genre harangueur de foule dans une foire aux monstres avait de quoi agacé. Surtout qu'il ne s'agit pas de la première fois : qu'on se rappelle simplement la fameuse « découverte » d'empreintes bactériennes dans des météorites martiennes il y a quelques années. On sait depuis que les chimistes américains avaient été un peu vite en besogne, et que l'annonce faite en grande pompe était sans doute plutôt une manière de forcer la main des dirigeants US afin de donner un coup de pouce aux finances de l'agence spatiale.

Ce coup-ci, la portée scientifique des nouvelles analyses de la sonde Spirit n'est pas à remettre en cause (pour l'instant), mais l'emballement médiatique est encore une fois passablement lourd. Cela fait plusieurs années que les planétologues ont la quasi-certitude que l'eau liquide a coulé sur Mars dans un passé plutôt lointain (il y a environ 3 milliards d'années). Aucune preuve directe, évidemment, mais tout un faisceau de présomptions bâti sur des analyses de la géographie, de la composition chimique du sol et de l'atmosphère, qui permettait de dire que la présence d'eau liquide à un moment de l'histoire de la planète expliquait au mieux certaines formations géologiques.

1.2. Le processus de production du savoir

Ce type de recherche scientifique s'apparente à une enquête policière: on relève les preuves, les témoignages indirects, on recoupe les données et on construit un scénario qui puisse expliquer le « crime ». Ici, la sonde Spirit a finalement dénichée un « témoin oculaire » qui confirme définitivement l'hypothèse de départ ; le gros du travail était cependant déjà fait depuis quelques années.

Tout comme les fictions ou les documentaires policiers qui ne retiennent souvent que les poursuites en voiture, les fusillades ou l'arrestation du criminel en flagrant délit plutôt que le travail de fond, le côté laborieux de l'enquête fait de paperasse et de dépouillement de données diverses, la science marche elle aussi au télégénique et au sensationnel.

Exit donc les centaines de chercheurs qui travaillent depuis des années à l'analyse de ces données dans le plus grand anonymat, car it's Show Time en direct du loft martien !

Pour en savoir plus sur l'exploration de Mars : Mars Rovers.

2. Sedna et la ceinture de Kuiper

Vue artistique de Sedna

Vue artistique du planétoïde Sedna. © NASA

L'autre événement scientifique propulsé à la une des médias fut la découverte du planétoïde Sedna aux confins du système solaire. Et les présentateurs du journal télévisé de se demander s'il ne faudrait pas revoir nos manuels scolaires et parler d'un système solaire à 10 planètes plutôt qu'à 9 (pourquoi ? On enseigne l'astronomie au collège et au lycée ?!)(1).

2.1. Un vieux débat

Le débat est déjà ancien dans le monde scientifique : certains astronomes se demandent depuis quelques temps s'il ne faut pas considérer Pluton comme une comète avortée ou un satellite de Neptune qui aurait échappé à l'attraction de la géante plutôt que comme une planète au même titre que les 8 autres. Là encore, ce type de questionnement n'a jamais fait grand bruit, et il faut la découverte de Sedna pour que la notion de « Ceinture de Kuiper » apparaisse à la télévision comme si les astronomes venaient de l'inventer.

Comparaison de la taille de Sedna

Comparaison de la taille de Sedna avec d'autres corps célestes. © NASA

Pourtant, cela fait bien une dizaine d'années que l'on sait que les confins du système solaire doivent regorger d'objets semblables à Sedna. Depuis 1992 plus exactement, avec la découverte du premier de ces objets, QB1, petit planétoïde d'environ 250 km de diamètre. Depuis, des dizaines d'autres corps ont été identifiés, comme le « géant » Varuna de 1200 km de diamètre.

2.2. Relativiser l'information

Sedna n'est donc qu'un planétoïde parmi les dizaines (voire les centaines) de milliers d'autres de ce qui s'appelle la ceinture de Kuiper, gigantesque réservoir de corps orbitant à une cinquantaine d'UA, d'où sont certainement issues les comètes à courtes périodes. Leur détection est très difficile à cause de leur petite taille et par le fait qu'il s'agit de corps « inertes » qui ne rayonnent pas de lumière directe. Il est ainsi presque plus facile d'étudier une étoile des milliers de fois plus éloignées.

Mais les techniques d'observations progressent. Je vous parie donc 100 euros que des découvertes de ce type se multiplieront dans les mois et les années qui viennent. Pluton et Sedna risquent bien de ne pas être les seuls « gros » corps existant dans ces régions éloignées de notre système solaire.

Pour en savoir plus : Kuiper Belt : site de David Jewitt, astronome de l'université d'Hawaii et spécialiste des corps « transneptuniens » (autre nom donné aux objets tels que Sedna situés au-delà de l'orbite de Neptune).

3. La science événementielle

Ces deux faits médiatico-scientifiques témoignent d'un mode de traitement de l'information somme toute assez courant: la science devient de l'événementiel au même titre que le dernier concert de Johnny au Stade de France ou les petites phrases assassines d'un politicien.

Et on peut s'inquiéter des « dommages collatéraux » d'un tel traitement(2).

3.1. La simplification

Si l'on ne prend pas conscience du mode de construction du savoir scientifique, lent, progressif, par apports successifs, ce genre d'annonces présente le scientifique et sa découverte comme un magicien qui sortirait un lapin de son chapeau.

C'est un peu le travers du « mythe de l'Eurêka » encore très répandu : le fantasme de la découverte géniale, inspirée et intuitive(3). Le savoir scientifique peut alors apparaître comme une immanence, une fulgurance presqu'innée, détachée de cette réalité d'accumulation de petites connaissances guidée par un raisonnement scientifique. Le savoir scientifique, comme tout savoir, évolue, à une histoire, et il ne peut être compris que si cette accumulation de données au fil du temps est explicite.

Car sinon, comment faire la différence avec des assertions gratuites et sans fondements si cette construction n'est pas exposée, analysée mais uniquement résumée dans le chapeau de lancement d'un reportage ?

3.2. La confusion

Cette représentation du travail scientifique peut aussi amener une certaine confusion, simplement parce que l'on se focalise sur le sensationnel, les titres accrocheurs au lieu de replacer une découverte ou une annonce en perspective.

Reprenons l'exemple de Sedna. J'ai eu l'occasion d'aider la fille de mon voisin, une élève de CM2 très douée, à faire ses devoirs de sciences il y a quelques semaines de cela(4). Au programme : notions d'astronomie de base. Et qu'elle n'est pas ma surprise quand, lui demandant de citer le nom des planètes de notre système solaire, elle m'énumère correctement les corps - de Mercure jusqu'à pluton - mais finit par ajouter Sedna à la liste. Je lui explique que Sedna n'est pas considérée comme la 10e planète du système solaire, ce qu'est la ceinture de Kuiper mais elle n'en démord pas. Pour preuve ultime, elle sort une photocopie que sa maîtresse a fournit comme documentation, une reproduction d'un article paru dans un Libération de mars 2004 et titré : « Sedna, la dixième planète ? »...

Ici, non seulement le travail historique n'a pas été effectué mais le traitement sensationnaliste de l'information scientifique, à l'époque de l'annonce, est prit pour argent comptant et instauré en tant que savoir établi.

Il faut se rappeler que la grande majorité des gens ne suit pas l'évolution du savoir scientifique au jour le jour (soit parce que cela ne l'intéresse pas, soit parce qu'on ne lui propose pas). Ce qui restera dans la culture générale du citoyen lambda, ce sont donc ses manchettes accrocheuses du genre « De la vie sur Mars ! » ou « 2015 : l'année de tous les dangers ! »(5), qui ne reflètent - dans les meilleurs des cas - qu'une vérité partielle.

3.3. L'exemple de l'aéronautique

Une autre manière de faire de l'information existe pourtant, et elle est déjà en oeuvre. Il n'y a qu'à penser aux lancements de la fusée Ariane qui sont toujours couverts par les médias, ne serait-ce même que par de cours reportages de quelques secondes.

Le grand public a ainsi eu l'opportunité de suivre les progrès de l'aéronautique européenne depuis le milieu des années 70, de comprendre les impératifs, les difficultés et les besoins de cette technologie. Les innovations de la cinquième génération du lanceur ne sont donc pas arrivés comme un cheveu sur la soupe.

Ne pourrait-il pas en être de même pour la science ? Tenter de suivre, régulièrement, les avancées dans certains domaines comme la recherche d'Exoplanète par exemple, au lieu de se contenter d'annonces ponctuelles un peu trop « m'as-tu-vu » au risque (1) de gommer la subtilité et l'essence même de la construction du savoir scientifique et/ou (2) d'engendrer des confusions, voire des erreurs.

Evidemment, des petites mains s'agitant sur une paillasse de laboratoire, c'est beaucoup moins télégénique et spectaculaire qu'un décollage de navette spatiale...

Prenons l'exemple de Charles Darwin, instigateur de la révolution évolutionniste dans le domaine des sciences de la vie. Sans le travail de « défrichage » des mentalités initié par certains prédécesseurs comme le transformiste Lamarck, l'idée d'une évolution des organismes vivant au cours du temps n'aurait sans doute pas (1) germé dans l'esprit du savant de la même manière et (2) obtenu un tel écho (positif ou négatif).
N'oublions pas aussi que le naturaliste A. R. Wallace arriva globalement aux mêmes hypothèses que Darwin, à peu près au même moment, sans que l'on puisse soupçonner que l'un se soit inspiré de l'autre. L'idée avait déjà fait son chemin, par de multiples voies et de manière progressive.