La science-fiction qui s'égare

La science-fiction a toujours entretenu un rapport ambigu avec sa « muse » la science. Ce rapport ne s'est pourtant jamais autant distendu et pervertit que ces dernières années, alors que les récits qui rencontrent le plus de succès préfèrent succomber aux sirènes du paranormal.

Note : la majeure partie de cet article a été écrite en septembre 2002 dans le cadre de la rédaction de mon mémoire de Dess.

Il est une science-fiction qui a aujourd'hui les faveurs du grand public, qui remplit les salles de cinéma et le tiroir-caisse des grands studios d'Hollywood, qui captive des millions de téléspectateurs à travers le monde mais qui n'a pourtant de science-fiction que le nom. « Pseudoscience-fiction » serait un terme plus adéquate, vu que ces récits font la part belle à toute sorte de théories qui remettent en cause des siècles de raisonnement scientifique : visites d'extraterrestres dans le passé de la Terre, pouvoirs parapsychiques, dons de voyance, anachronismes historiques, tout y passe. Et si la littérature de l'imaginaire a souvent pris des largesses avec la vérité scientifique, elle ne se contente plus de la critiquer ou de prendre ses distances mais bien de la nier.

Quelques précurseurs

Le mouvement n'est bien sûr pas nouveau. Il n'y a qu'à se rappeler les errances d'un Alfred E. Van Vogt qui, aux termes d'une carrière ponctuée de quelques chefs-d'oeuvre du genre, s'est fourvoyé dans une fascination béate des écrits de L. R. Hubbard, auteur de nouvelles de science-fiction sans envergure puis fondateur de la secte de scientologie.

On peut aussi rappeler le différent qui opposa dans les années 50 John Campbell, puissant rédacteur en chef de la revue Astounding Science fiction, et quelques grands noms de la science-fiction moderne : Isaac Asimov, Theodore Sturgeon ou Clifford D. Simak. Ces auteurs - et d'autres moins connus - abandonnèrent Campbell quand celui-ci décida de publier dans la revue les premiers écrits de Ron Hubbard sur la dianétique, entretenant ainsi le floue entre science-fiction et pseudosciences. Asimov précisa dans ses mémoires que Campbell était d'ailleurs coutumier de ces amalgames :

Aimant repousser les limites de la science au risque de basculer dans la pseudo-science, il semblait prendre au sérieux les soucoupes volantes, les pouvoirs psi (comme la perception extrasensorielle, sous l'influence de Rhine) et autres lubies encore plus farfelues, notamment la « propulsion Dean » et la « machine Hiéronymus ».

Isaac Asimov, Moi, Asimov, Denoël, col. Présence du futur n° 630, Paris, 1996, p.91-92.

Certaines oeuvres majeures de la science-fiction ont même ouvertement flirté avec des thématiques pseudoscientifiques. Citons par exemple le 2001, odyssée de l'espace d'Arthur C. Clarke où un monolithe envoyé sur Terre par une espèce extraterrestre quasi-divine montre la voie de la civilisation aux ancêtres de l'homme.

Pourtant, alors que chez Clarke le danikénisme n'est presque qu'un prétexte narratif développé dans un espace où les limites du rêve (la fiction) et de la raison (la science) sont clairement identifiées, les auteurs modernes qui semblent séduit par l'amalgame entre science-fiction et pseudosciences ne témoignent pas toujours d'une telle rigueur et dissolvent les frontières.

Relativisme et équivalence

Car tout le problème est là. L'important n'est pas tant l'apparente abondance des thèmes pseudoscientifiques que le message sous-entendu, volontairement ou non, et qui est lui beaucoup plus critiquable.

Ainsi, Le cinquième élément de Luc Besson ou Stargate de Roland Emerich (et sa séquelle télévisée) surfent allégrement sur la vague pyramidologique, mettant à mal des siècles d'archéologie. Mission to Mars de Brian de Palma nous narre la découverte d'une antique civilisation martienne en réactualisant la thématique du « visage de Mars » qui, comme celle du monstre du Loch Ness, ne semble pas vouloir s'éteindre même devant l'évidence des faits.

Les exemples cinématographiques pourraient se multiplier (Signs de M. Night Shyamalan, Independance Day de R. Emmerich, etc.), mais il suffit au final de mentionner la série culte X-files, véritable melting pot de tous ces thèmes abracadabrantesques et qui diffuse à l'échelle mondiale une forme de relativisme des savoirs en mélangeant dans un magma sans forme paranormal, manipulations génétiques, Dänikénisme, mythologie du complot et thèmes ufologiques en tout genre (crash de Roswell, enlèvements par des extraterrestres, etc.).

Cinéma et télévision ne sont d'ailleurs pas les seuls média touchés. Dans la littérature de science-fiction, on peut citer le cycle Elévation de David Brin, l'un des grands auteurs contemporains du genre. L'univers qu'il y décrit est peuplé de civilisations galactiques vieilles de centaines de millions d'années et où l'accession à l'espace interstellaire passe par un apprentissage, une éducation, une élévation diligenté par une race patronne plus ancienne. Sur Terre, alors que le contact avec ces civilisations galactiques est récent, deux factions politiques s'affrontent : les « Peaux », tenants de l'évolution darwinienne et donc du développement de l'humanité par le jeu de la sélection naturelle et les « Chemises », adeptes des théories d'Erich von Däniken et du contact avec les extraterrestres dans un passé lointain de notre planète.

En plaçant sur le même plan données scientifiques et croyances farfelues, cette science-fiction fait dans le meilleur des cas preuve d'imagination mais devient le plus souvent le creuset de ce que l'on pourrait qualifier du « négationnisme scientifique ». Lier la question de l'apparition de la vie sur Mars à une illusion d'optique (le « visage de Mars ») ou celle de l'existence d'êtres vivants ailleurs dans l'univers aux divagations paranoïaques des adeptes du « gouvernement de l'ombre », c'est tout simplement décridibiliser des questions qui ont leur place dans le champ de questionnement scientifique mais c'est aussi, et surtout, entretenir la confusion dans l'esprit des gens. Quand on connait le niveau moyen de culture scientifique du citoyen lambda, il y a de quoi s'inquitéter.

Une diffusion massive

On ne peut pas accuser - a priori - les auteurs cités ci-dessus de participer consciemment et activement à la diffusion de théories pseudoscientifiques. Tout le monde en conviendra : ces histoires de visites extraterrestres dans le passé de la Terre, de sagesse multimillénaire perdue et d'antiques secrets enfouis dans les entrailles des pyramides ou d'une quelconque cité disparue séduiraient n'importe quel scénariste. On ne peut honnêtement pas considérer que David Brin fait du « prosélytisme dänikénien », son oeuvre majeure ne se réduisant pas à cela. Par contre, la démarche d'autres auteurs, notamment ceux d'X-files, est plus problématique car sous un vernis d'érudition se laisse deviner une profonde ignorance des thèmes abordés.

L'affaire est d'autant plus génante que la culture populaire a toujours eu une importance capitale dans la diffusion des idéologies. Cette culture a longtemps été dénigrée par les intellectuels universitaires, alors que son impact de masse est évident. La docte monographie d'un thésard sur l'utilisation de pigments à séchage rapide dans les enluminures des manuscrits de moines cisterciens, entre l'hiver 1318 et l'automne 1403, ne touchera jamais que quelques centaines de personnes, tout au plus; on pourra crier au génie, à l'oeuvre magistrale, peu de choses sortiront du cercle restreint des hautes sphères intellectuelles. Un épisode d'X-files sera vu lui par des centaines de millions de gens à travers le monde et l'idéologie qu'il véhicule s'imprégnera plus sûrement dans l'esprit des spectateurs.

C'était mieux avant ?

Les amateurs de science-fiction des années 40 et 50 furent des privilégiers sans le savoir : ils purent lire et savourer les récits des premiers maîtres du genre, Isaac Asimov, Robert Heinlein, Clifford Simak, Arthur C. Clarke, des auteurs qui rêvèrent la science de demain, sans jamais en cacher les dangers. Une enquête menée dans les années 70 auprès de responsables de la NASA montra que nombre d'entre eux avaient choisit un métier scientifique après avoir lu les romans pour adolescent que Robert Heinlein écrivit entre 1947 et 1958.

La plupart des pères de la SF moderne avaient une formation scientifique, sauf quelques notables exceptions comme Clifford D. Simak. Le genre était d'ailleurs souvent secoué par des débats tentant d'en définir l'essence, et notamment ses relations / filiations avec la science et la prospective scientifique. La plupart des revues des années 50 publiaient des essais de vulgarisation tout autant que des nouvelles.

Ces débats ont toujours lieu mais la science-fiction qui a du succès aujourd'hui et qui touche le plus de gens, celle d'X-files ou de Stargate, véhicule une tout autre vision du monde, un tout autre rapport à la science. Le rêve est maintenant porté par le paranormal tandis que la science fait peur. Les pseudosciences sont devenues le symbole d'une ouverture d'esprit tandis que la science et les technologies ne sont que des armes de répression et de confinement aux mains des dirigeants.

La science-fiction n'est pas - et n'a jamais été - l'organe de propagande de la science ; elle est même souvent la première à pointer les défaillances, les erreurs et les excès de nos sociétés technologiques à travers la figure du « savant fou » ou des romans post-apocalyptiques. Elle a cependant toujours véhiculé une certaine idée du savoir et de la connaissance. Ce n'est malheureusement plus vraiment le cas, du moins dans la plupart des récits qui connaissent une diffusion massive.

On peut considérer que la science-fiction populaire d'aujourd'hui est un véritable instrument d'obscurantisme.