Le renouveau du mainstream (1979-1986)

Avec un brin de nostalgie, revenons quelque instants sur une période de l'histoire du comic book qui a vu le medium atteindre sa pleine maturité et culminé avec la publication de deux chefs-d'oeuvre du genre.

Information: la majeure partie de cet article a été écrite en octobre 2002.

Introduction

Les amateurs de comic-book marquent généralement un tournant décisif dans l'histoire moderne du mainstream avec la publication en 1986 du Dark Night returns de Frank Miller et du Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons. Avec ces deux chefs-d'oeuvre, la bande dessinée nord-américaine entrait « dans la cour des grands » : elle devenait « adulte ».

Cette mutation ne fût cependant pas une révolution brutale jaillissant du néant. Elle se fît progressivement, de la toute fin des années 70 à la première moitié des années 80 et toucha de nombreuses séries. Une lente évolution qui peut être attribuée à un facteur : l'affirmation des auteurs en tant qu'artistes à part entière.

L'histoire avant tout

Pendant une grande partie de l'histoire de la bande dessinée outre-atlantique, notamment le « Golden Age » (1938-1954), le récit a toujours primé sur ceux qui le réalisaient. Ainsi, les noms des scénaristes, des dessinateurs, des encreurs ou des coloristes n'apparaissaient que très rarement sur les couvertures des fascicules, pour ne pas dire jamais. Avec la nouvelle ère inaugurée par Stan Lee et Jack Kirby au début des années 60 (le « Silver Age »), les créateurs commencent à être projeté sur le devant de la scène, le premier et le plus grand d'entre eux étant bien sur le « King » Kirby lui-même. C'est à cette époque que naquirent les personnages qui envahissent aujourd'hui le grand écran (Spiderman, Daredevil, Hulk, les 4 Fantastiques, etc.).

Le début des années 60 sera donc une grande période d'explosion créatrice mais peu à peu, les artistes s'inféodent à une sorte d'archétype, à la fois graphique et narratif, instauré justement par les deux frères ennemis Lee et Kirby. Les histoires se résument le plus souvent à des matchs de catchs entre les gentils et les méchants et la vie privée des héros, l'innovation majeure introduite par le silver Age, est abordée somme toute de manière assez frileuse. Même si l'évolution par rapport à la bande dessinée d'après et d'avant-guerre reste significative, le discours était encore « politiquement correct ».

S'ajoutait à cela deux contraintes majeures :

  • Le fait que scénaristes et dessinateurs n'étaient pas propriétaires des planches qu'ils produisaient. Les maisons d'éditions, essentiellement Marvel et DC Comics, gardaient les droits d'exploitation sur les oeuvres et dictaient une stricte ligne éditoriale à suivre.
  • D'un autre côté, la pression exercé par le Comics Code Authority, organe de censure créé en 1954, imposait aux auteurs de ne jamais aborder des sujets de société brûlants, polémiques, ou de ne le faire que par des moyens détournés dans quelques notables exceptions.

Difficile dans ses conditions d'exprimer une quelconque originalité ou de prendre des risques artistiques.

Après l'impulsion novatrice du début des années 60, l'industrie du comic book témoigna ainsi d'un certain conservatisme (forcé) et d'une uniformisation artistique durant les années qui suivirent, et les véritables stars du système restaient donc toujours les personnages eux-mêmes. On voulait lire les dernières aventures de l'homme-araignée ou des 4 Fantastiques et pas la nouvelle oeuvre de tel ou tel auteur. On peut tout de même relever ici et là quelques prémisses d'émancipation avec des gens comme Neal Adams, Jim Steranko ou Kirby lui-même, ainsi qu'avec l'émergence de bande dessinées au ton un peu plus « iconoclaste » comme le Swamp Thing de Berni Wrightson.

Les auteurs s'affirment

Le changement fondamental, qui va débuter à la fin des années 70 et se poursuivre durant la première moitié des années 80, c'est que ces exceptions, aussi bien au niveau de la forme que dans le contenu, si elles ne deviennent pas la règle, seront de plus en plus présentes. Ainsi, des auteurs vont progressivement affirmer leur personnalité, qu'elle soit narrative ou graphique, en tranchant avec le stéréotype de base du mainstream. Dans un même temps, le discours va devenir un peu plus adulte, ou du moins plus fouillé. Alors que la « cible » principale des comic books se situait dans la tranche 10-15 ans, elle va peu à peu s'élargir au début des années 80 pour toucher une tranche d'âge plus large, les 10-20 ans, voire, pour certaines séries, presque totalement se translater vers les 15-20 ans et plus.

C'est cette mutation qui, en l'espace de quelques années, de 1979 à 1986, va aboutir à l'électrochoc de la publication des chefs-d'oeuvre de Miller et Moore/Gibbons. J'essayerai ici d'illustrer cette mutation à travers quelques exemples.

La maturation du mainstream

Circonscrire ainsi une période dans l'histoire d'un médium est parfois un exercice artificiel : puisque la maturation du comic book fût progressive, il paraît difficile d'en délimiter un début et une fin. Il faut donc prendre ces dates aussi comme des bornes symboliques même si elles ont une signification précise, 1986 étant évidemment l'année de publication de Dark Night returns et de Watchmen, 1979 marquant l'arrivée de Frank Miller sur la série Daredevil. Mais certains comic books décrits ci-dessous déborderont parfois cette période.

Les précurseurs
Les classiques