Hellboy le film

On se demandait si Guillermo del Toro allait pouvoir adapter sur grand écran le chef-d'oeuvre de Mike Mignola sans sombrer dans le ridicule. Sa réponse n'est pas aussi catastrophique qu'on aurait pu le craindre, bien au contraire.

Titre
Hellboy
Couverture
Couverture
Réalisateur
  • Guillermo Del Toro
Auteurs
  • Guillermo Del Toro
  • P. Briggs
Production
Revolution Studios
Date
Musique
Beltrami M.
Technique
Mignola M. (dir. artistique) ; Allder N. (effets spéciaux) ; Navarro G. (photo) ; Partridge W. (costumes) ; Baker R., Rose M., Garber J., Elizalde M. (maquillage) ; Scott S., Rosemarin H. (décors); Irastorza E., Mignola M. (effets visuels)
Distribution
Ron Perlman (Hellboy), John Hurt (Trevor Bruttenholm), Selma Blair (Liz Sherman), Rupert Evans (John Myers), Jeffrey Tambor (Tom Manning), Karel Roden (Grigori Rasputin), Doug Jones (Abraham Sapien), Ladislav Beran (Kroenen), Corey Johnson (Clay), Bridget Hodson (Ilsa)
Note
4/5

Comment juger l'adaptation cinématographique d'un comic book culte qui, en dix ans d'existence, a vu l'épanouissement graphique et narratif de son auteur ? En s'assurant (1) que le film respecte l'oeuvre originale et (2) que ce film est un bon film sans avoir besoin de se référer au comic book. Mais si cette réponse peut paraître évidente, la mise en pratique elle ne va pas de soi.

  • D'abord parce que la bande dessinée est une forme d'expression artistique à part entière avec ses codes, ses spécificités, ses contraintes et ses avantages ; ce qui fonctionne avec du texte et des dessins ne sera pas forcément correctement rendu avec du son et des images animées.
  • Parce que cette adaptation devient un exercice encore plus difficile dès qu'il s'agit de l'oeuvre d'un maître du genre qui a su tiré parti de toutes les subtilités du médium.
  • Enfin parce qu'un film réussi nécessite aussi un auteur derrière la caméra, capable d'adapter tout en imposant sa patte de cinéaste pour que cela ne soit pas (que) de la bande dessinée en 25 images/seconde.

Guillermo del Toro a-t-il réussi à remplir ce cahier des charges en portant sur grand écran Hellboy, le comic book créé par Mike Mignola en 1994 ?! Certains verront le verre à moitié vide, d'autres à moitié plein. Passage en revue des forces et des (quelques) faiblesses du film sorti le 11 août 2004 sur les écrans français.

Un visuel irréprochable

Abe Sapiens - Doug Jones

Difficile de rendre crédible un poisson sur pattes. Et pourtant, ça marche.

La plus simple des solutions dont dispose un cinéaste candidat à l'adaptation d'un comic book et souhaitant respecter l'oeuvre originale, c'est d'associer l'auteur de cette oeuvre au projet. Ce n'est pas une approche infaillible, et l'on a vu des réalisateurs s'en tirer fort convenablement sans cette collaboration(1), mais aux vues des honteuses trahisons ou lamentables gâchis de certaines adaptations, mieux vaut prévenir que guérir, et c'est sans doute ce que Guillermo del Toro a du se dire. A l'instar d'un Robert Rodriguez invitant Frank Miller à partager la réalisation de Sin city, le cinéaste d'origine mexicaine a estimé que l'oeil de Mignola serait nécessaire à la bonne marche du film.

Car Hellboy, le comic book, a surtout marqué les esprits par une identité graphique aisément reconnaissable, savant mélange d'ombres et de lumière tout en nuance et en suggestion. Un graphisme au service d'une atmosphère où se côtoient folklores d'innombrables cultures, monstres lovercraftiens et créatures emblématiques du fantastique tels loups-garous et vampires. Un joyeux foutoir qui, dans d'autres mains que celles de Mignola, aurait aboutit à la pire des calamités (ou, sur grand écran, au plus hilarant des nanars Z). Et c'est cet esthétique que l'on retrouve dans Hellboy, le film.

Non que Guillermo del Toro fusse incapable de relever seul le défi, mais à voir l'admirable rendu et la pertinence des effets visuels, on se dit que le titre de directeur artistique dont Mignola est crédité sur le film n'est pas simplement honorifique. Son travail sur les effets visuels et l'animation (associé à Edward Irastorza), complété par celui de Nick Allder aux effets spéciaux fait parfaitement honneur au code graphique élaboré dans le comic book. Des bastons homériques et gargantuesques aux ambiances plus sombres d'une église en ruine ou des méandres du métro new-yorkais, les lecteurs se retrouvent en territoire connu. La scène d'ouverture est à ce titre une pure merveille, filmée par un del Toro à la caméra un peu statique mais dotée d'une belle profondeur de champ.

Hellboy tient donc toutes ses promesses au niveau visuel, ce qui était loin d'être évident. De Samael à ce poisson sur patte qu'est Abe Sapiens, tout est crédible et les prouesses techniques passent inaperçues, comme s'il était naturel qu'un grand gaillard rouge déambule nonchalamment dans les couloirs du métro.

Des libertés acceptables

C'est au niveau du scénario que la patte de del Toro - et de l'industrie cinématographique - commence à se faire sentir.

1944 : les nazis sont sur le point de perdre la guerre. En ultime recours, ils envisagent de faire appel aux puissances occultes et à l'un de ses serviteurs, Raspoutine, en ramenant sur Terre l'Ogdru Jahad, les sept dieux du chaos afin d'instaurer le Ragnarok(2), la renaissance après la destruction du monde. Les forces alliés stoppent la mascarade mais le passage créé par Raspoutine reste ouvert suffisamment longtemps pour qu'une créature puisse passée au travers : un gamin un peu bizarre affublé d'une main de pierre géante. Le professeur Broom, chargé des questions paranormales par l'armée américaine, le recueille et le baptise « Hellboy ». 60 ans plus tard, Hellboy fait parti d'une organisation gouvernementale, le B.P.R.D., chargé de combattre ces phénomènes paranormaux. Il est épaulé dans sa lutte par une créature amphibie, Abe sapiens, et par Liz Sherman, jeune femme douée de pyrokinésie(3). Et ils ont fort à faire car Raspoutine, revenu d'entre les morts, n'a pas abandonné l'idée de libérer l'Ogdru Jahad de sa prison. Il en a aujourd'hui les moyens plus que jamais : une clé (la main de pierre de Hellboy) et une source d'énergie (Liz Sherman).

On pourrait jouer les pinailleurs et pester contre del Toro parce qu'il manque ceci ou cela ou à cause de certaines inventions narratives plutôt problématiques (voir ci-dessous: Des concessions narratives relayées au second plan) mais au final, et c'est le plus important, le sens, l'épine dorsale du récit est conforme à ce que Mike Mignola à créé depuis 1994. Le film reprend en gros la trame de Seed of destruction (1994) en y intégrant une partie de Wake the Devil (1995) et Almost Colossus (1997) plus quelques emprunts de-ci delà (4). On retrouve donc avec plaisir la réplique exacte de certains dialogues, des chats, des pancakes, l'humour potache et le style « j'ai tout vu-j'ai tout vécu » de Hellboy, les névroses de Liz Sheridan, la scène des cornes brisées, des tentacules, etc.

Liz Sheridan

Selma Blair (Liz Sheridan)

Le seul hic vient d'un travers inhérent à ce genre de film : la volonté/nécessité de synthétiser 10 ans de comic book en 1h50 de film, ce qui a inévitablement des inconvénients. C'est l'écueil que Sam Raimi avait - en partie - évité dans Spiderman 1 ; Guillermo del Toro y est moins bien parvenu. Se concentrer plus franchement sur Hellboy aurait sans doute été plus profitable en permettant (1) de mieux introduire le spectateur qui ne connaît pas l'univers de Mignola et (2) de garder en réserve quelques trames narratives pour les développer plus longuement dans Hellboy 2 (puisque le deuxième opus est déjà en route)(5).

Mais ne boudons pas notre plaisir car ces quelques lacunes ne sont pas si énormes : les personnages sont bien campés et del Toro s'y attarde suffisamment longtemps pour ne pas les transformer en simples accessoires décoratifs. Certains d'entre eux bénéficient même d'une plus grande attention que dans le comic book : c'est le cas de Trevor Brom, le « père » de Hellboy, ou de Tom Manning, le directeur du B.P.R.D.(6). Au final, le résultat est globalement positif, et la suite permettra sans aucun doute de combler les manques.

Des greffons narratifs rejetés au second plan

Hellboy

Ron Perlman (Hellboy)

Si la trame générale de l'histoire respecte celle du comic book, on voit par contre très rapidement surgir de limpides concessions au système hollywoodien dés la fin de la scène d'ouverture.

D'abord avec l'agent John Myers, la figure typique du « sidekick », le copain d'un héros par trop hors-norme destiné à fournir aux spectateurs un point d'ancrage auquel ils puissent s'identifier(7). Si le film avait suivit la classique « ligne éditoriale » des studios, Myers serait sans doute devenu le personnage central du film, le sauveur de la dernière heure, le témoin de la grandeur de l'espèce humaine qui, dans sa grande mansuétude, combat les « méchants » monstres mais protège les « gentils ». Au final, del Toro remet Myers à sa place : celui d'un simple faire valoir profondément inutile à la progression de l'intrigue. Un boulet que Hellboy et les spectateurs se traînent tout au long du film(8).

Autre grosse ficelle destinée à rameuter la ménagère de moins de 50 ans : le trio amoureux. Alors que dans la série, Hellboy apparaît pour liz Sheridan comme un grand frère protecteur, del Toro a préféré créé une triangulaire amoureuse Hellboy/Sheridan/Meyers là encore sans réel intérêt pour l'intrigue. Un énième revival de la thématique de la belle et de la bête qui laisse un peu indifférent.

Mais si l'idée de départ pouvait laisser craindre le pire, le réalisateur évite tout de même de sombrer dans le cliché de plein pieds. Le sujet permet l'écriture d'une scène gentiment amusante où Hellboy espionne les roucoulades de Liz et Myers perché sur un toit, scène qui participe à l'humanisation et à l'épaisseur d'un film qui aurait sinon pu ressembler à une succession de matchs de catch sans consistance. Mais le happy end, d'ailleurs souvent inexistant dans le comic book, reste de trop, même si l'ironie de la scène est plutôt plaisante (deux monstres s'embrassant devant le jeune premier qui tient la chandelle).

Le verre au trois-quarts plein

Au final, le film de Guillermo del Toro a-t-il remplit le cahier des charges définit au début ?

Pour le respect de l'oeuvre originale, on peu répondre oui si l'on oublie un peu les concessions scénaristiques inévitables dans ce genre d'adaptation. Très dur en effet de restituer le fourmillement de références folkloriques et mythologiques du comic book ou l'imbroglio des différents épisodes servant de trame centrale au film. On peut même dire que la scénarisation de del Toro et Peter Briggs a amené une consistance au récit original en renforçant sa charnière centrale.

Pour ce qui est de l'indépendance vis-à-vis du comic book, la réponse est plus mitigée. Le film est un beau spectacle d'aventure et de divertissement, mais est-il compréhensible et peut-on en savourer toutes les subtilités sans rien connaître du comic book ?! Pas si sur. D'un autre côté, les fans auraient-ils apprécié un film niant totalement le cordon ombilical le rattachant à l'oeuvre de Mignola ?!

Tout le paradoxe de ces adaptations est là : contenter le spectateur lambda qui n'est pas forcément un lecteur de bande dessiné tout en évitant de se mettre à dos les puristes de l'original. Appartenant à cette seconde catégorie depuis 10 ans, j'estime que Guillermo del Toro s'en est plutôt bien sortit. Et alors que certains raccourcis du premier Spiderman était à la limite du blasphème(9) :-), la synthèse de del Toro aura eu le mérite non seulement de respecter l'esprit du comic book mais aussi de l'enrichir, d'explorer des voies que Mignola lui-même s'était refusé à emprunter.

Et si on ajoute à tout cela le jeu des acteurs, la musique envoûtante (quoique parfois un peu grandiloquente) de Marco Beltrami et le magnifique rendu des effets spéciaux (une note spéciale pour Abe Sapiens, criant de « vérité »), on ne peut qu'être conquit.

Oui, Hellboy le film est un beau film fantastique, une adaptation de comic book intelligente et sensible qui aura su trouver son identité sans renier ses origines. Voilà un film qui donne envie de le voir, de le revoir et de lire la bande dessinée de Mike Mignola. Que demandez de plus ?!

Ailleurs sur le web

  • Hellboy : site officiel du comic book Hellboy.
  • Hellboy le film : site francophone du film, en flash.
  • Hellboy sur Dark Horse: pages consacrées à Hellboy sur le site de l'éditeur de comic books Dark Horse.
  • Del Toro Films : site de fans consacré à la filmographie de Guillermo del Toro.