Framasoft contre-productif ?!

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La défense et l'utilisation de logiciels libres sous Windows ne freineraient-elles pas la migration vers Linux ?!

Article publié à l'origine en avril 2003 sur Framasoft. Licence de diffusion : Creative Commons By-Nc-Sa.

Je sais, je sais, le titre est un brin provocateur. Loin de moi l'idée de jeter la pierre aux animateurs du site qui offrent un service inestimable (et bénévole) aux internautes : je ne parle pas uniquement des annuaires de logiciels libres et gratuits mais aussi (et surtout) de la somme d'informations mise à notre disposition via les tutoriaux et les liens que je ne me lasse pas de parcourir. Cette accroche est juste une ruse de titraille dont les journalistes usent (et abusent - comme moi ici même) pour attirer l'attention.

Attirer l'attention sur quoi direz-vous ? Et bien sur une curieuse idée qui a peut-être - sans doute - déjà traversé l'esprit de certains d'entre vous, qui m'a en tout cas interpellé et que je traduirais par l'hypothèse suivante : la promotion des logiciels libres sous Windows ne serait-elle pas un sacerdoce à double tranchant ? Autrement dit : n'y aurait-il pas contradiction entre la défense du libre sous Windows et l'incitation à migrer vers un système d'exploitation Linux ?

Je m'explique.

Première étape réussie

La philosophie de Framasoft pourrait se résumer ainsi (corrigez moi si je me trompe) : faire découvrir l'étonnante diversité et les potentialités des logiciels libres qui rivalisent, et parfois surpassent, les logiciels propriétaires. Avec, en ligne de mire, et comme l'indique le nom d'un des trois forums proposés sur le site, le passage de Windows à Linux.

L'utilité d'une telle démarche est évidente et se justifie pleinement. Trop de gens pensent encore qu'il n'existe rien en matière de traitement de texte en dehors de Word ou croient qu'Internet est forcément synonyme d'Internet Explorer. Lorsque vous avez la (presque) totalité des ordinateurs grand public vendus avec des outils bureautiques et internet Windows pré-installés, cette attitude est aisément compréhensible. Le citoyen lambda qui vient d'acquérir un PC familial, sans connaissances informatiques particulières, n'a aucun moyen de savoir que la réalité est tout autre et considèrera que, puisque ces logiciels pré-installés sont les plus utilisés à travers le monde, c'est certainement qu'ils sont les meilleurs et que s'il existe des concurrents, ils ne doivent pas leur arriver à la cheville. Ce n'est qu'après avoir écumé pendant un certains temps la toile mondiale, suivit quelques liens pertinents, lus des articles ou discuté avec des personnes un peu mieux informés qu'il découvrira un autre monde, celui du logiciel libre.

Framasoft est le genre de site qui contribue à cet « éveil », cette éducation, et comme je l'ai dit plus haut, rien que cela justifie amplement sa raison d'être. Mais poursuivons notre petit jeu de rôle et essayons de comprendre quel pourrait être le comportement d'un nouvel utilisateur de PC qui découvre ce continent mystérieux dévoilé par le site. Il teste les logiciels libres, les trouve performant et « compétitifs ». Alors c'est décidé : il n'achètera pas la prochaine version de Microsoft Office à plusieurs centaines d'euros mais installera Open Office.org à la place. La première « mission » de Framasoft est pleinement accomplit.

Seconde étape avortée

Il ne s'agit cependant que d'une escale puisqu'on lui propose ensuite d'aller plus loin. L'exploration ne doit pas s'arrêter à l'utilisation des logiciels libres sous Windows, considérée comme une simple période de transition: dans le vaste monde du libre, il existe aussi les systèmes d'exploitation. La seconde étape devrait donc tout naturellement amené notre explorateur à passer de Windows à Linux.

Et c'est là qu'apparaît la contradiction, que la promotion du logiciel libre sous Windows atteint ses limites et révèle même une certaine ambiguïté. Car ceux qui auront découvert le monde du libre par ce biais pourraient légitimement se poser la question suivante : pourquoi aller vers le libre si le libre vient à nous ? Pourquoi se convertir à Linux alors que le libre se convertit, s'adapte ou se créé sous Windows ?

En restant sous l'OS de Microsoft et en utilisant des logiciels comme Open Office.org, The Gimp ou Mozilla, ils ont à leur disposition « The best of both worlds » (chanson des Oils) : les avantages du système d'exploitation le plus utilisé dans le monde et ceux d'une communauté de développeurs à l'écoute des besoins des utilisateurs et non plus uniquement de ceux des actionnaires. Dés lors, il n'y aurait plus véritablement de raisons pratiques d'abandonner Windows. Pourquoi voudrait-on s'amputer volontairement, se couper par exemple de la multitude de freewares développés pour l'OS de Microsoft et que l'on trouve sur le site de Framasoft lui-même ? D'un point de vue purement pratique, ce sacrifice n'aurait aucun sens. En restant sous Windows, l'utilisateur tire avantage des deux mondes(1).

Des arguments qui ne convaincraient pas

Bien sur, les linuxiens les plus « durs » argumenteront avec force que leur OS est 100 (1 000, 10 000 ?) fois mieux que « windaube » (plus stable, plus sécurisé, etc. On peut d'ailleurs s'interroger sur cette sécurité, dans le cas des virus par exemple : si ceux-ci s'attaquent essentiellement à Windows, c'est parce qu'il est dominant sur le marché - et la raison d'être d'un virus, c'est de faire le plus de dégâts chez le plus de gens possible. Linux serait-il aussi sûr s'il était présent sur 80% des PC du monde ?). Tachons cependant de rester objectif (belle utopie), et ne dénigrons pas systématiquement l'entreprise de Bill Gates qui - quoi qu'on en dise et malgré les critiques (nombreuses et justifiées) que l'on peut lui faire, à un mérite de taille, du moins à mes yeux : le développement de l'informatique personnelle et, par voie de conséquence, une démocratisation de celle-ci. Et tout comme Linux n'est pas le système d'exploitation parfait et absolu comme quelques uns veulent nous le faire croire, Windows n'est pas non plus la pire des calamités qui puisse exister pour un PC.

Si migration vers Linux il doit y avoir, elle se justifiera dés lors plus par des questions de principes ou philosophiques que pour des raisons pratiques et d'efficacité : pour faire simple, la volonté d'être libre totalement et complètement (lutter contre le monopole, ne pas accepter d'être « cornaquer » sur son propre PC, d'être tracer ou espionner dans ces moindres mouvements sur le web, etc. Chacun complétera selon ses informations et ses convictions). Est-ce que cela sera suffisant? Peut-être, mais dans ce cas là, la migration vers Linux sera plus le fait d'une prise de conscience que de l'utilisation de softwares libres sous Windows (la prise de conscience pouvant se faire sans cette utilisation).

Promotion du Libre et promotion de Linux

Dans cette optique d'une migration en deux étapes (1. injecter un peu de libre dans Windows puis 2. offrir une liberté complète à son ordinateur en passant à Linux), les logiciels libres sous Windows sont envisagés un peu comme des produits d'appel. On pourrait rapprocher cela de la politique de certains éditeurs qui mettent à disposition du public une version Light gratuite de leurs produits, en espérant que les consommateurs finiront par acheter la version Pro. Sauf bien sur que Mozilla pour Windows n'est pas une version bridée du Mozilla pour Linux. Il s'agit du même logiciel, avec les mêmes fonctionnalités et les mêmes potentialités. Par ailleurs, il existe aujourd'hui des tas de softwares développés sous différentes licences libres (GPL, MPL, etc.) qui vivent naturellement sous Windows. Et si certains logiciels sont des migrations (Gimp), d'autres sont pensés comme des programmes multiplateformes (Mozilla, Open Office.org). Ce qui veut dire que convaincre son entourage d'abandonner Microsoft Office au profit d'open Office.org n'amènera pas forcément plus de monde sur la banquise.

La promotion du Libre et la promotion de Linux devraient peut-être être envisagées comme deux actions distinctes, qui peuvent parfois être antinomiques. « Libre » et « Linux » ne sont pas - ou plus - synonymes, et la réussite de la première étape n'entraînera donc pas automatiquement l'accomplissement de la seconde.

Une promotion involontaire de Windows ?

Il est indéniable que grâce à Framasoft, les internautes découvriront les logiciels libres sous Windows et qu'ils finiront par en adopter quelques uns (étape 1) ; cette évolution n'est pas inutile, bien au contraire. Certains iront même jusqu'à installer une partition Linux (c'est ce que j'ai fait). Mais la migration sera-t-elle totale ? Au final, est-ce que cette stratégie d'approche développera les « parts de marché » du pingouin dans les foyers (étape 2) ? Pas sur, comme le suppose l'hypothèse développée ci-dessus...

Le résultat d'une telle approche pourrait même être inverse de celui escompté, c'est-à-dire accentuer la domination de Microsoft dans l'univers impitoyable des systèmes d'exploitation car dans la situation actuelle, le meilleur des deux mondes se retrouve sous Windows. Il y a plus souvent (voir presque exclusivement) des adaptions de logiciels linux vers Windows que l'inverse. Il existe bien les émulateurs type Wine sous Linux, mais avouons tout de même que l'utilisation d'un software par leur intermédiaire n'est pas aussi aisée que sous l'OS natif. Il ne manquerait plus que les développeurs adaptent les bureaux Gnome et KDE sur Win XP et s'en serait fini de Linux en tant que système d'exploitation d'ordinateur familial(2).

Si les logiciels libres sous Windows permettent peu à peu de réduire la domination de produits comme Microsoft Office ou Internet Explorer, j'ai parfois l'impression qu'ils pourraient aussi conforter celle du système d'exploitation en lui-même. Leur promotion en ferait involontairement de même.

Alors, la stratégie consistant à promouvoir les logiciels libres sous Windows est-elle un cul de sac lorsque l'on souhaite amener l'internaute sous Linux? Le portage même de certains logiciels libres sous Windows ne serait-il pas un danger ? La philosophie de Framasoft (et celle d'autres sites partageant les mêmes ambitions) est-elle paradoxale ? Idéalisme et pragmatisme seront-ils toujours incompatibles ? La schizophrénie nous menace-t-elle tous ?

A vous de me le dire.

A lire aussi : les nombreux commentaires des internautes dans le forum attaché de la publication originale, qui développent, argumentent, critiquent ou précisent les sujets abordés dans l'article.