Le comic book, un média populaire

Pour certains, « populaire » doit être synonyme de vulgaire et de pas trop compliqué. Pour d'autres, le comic book tout public peut - et devrait - avoir des prétentions artistiques.

Note : lettre écrite en réponse à un article paru dans le fanzine Scarce 44, de l'été 1995. Le texte a vieilli, il manque de nuances (je ne l'écrirais pas comme ça aujourd'hui), et sorti de son contexte il peut apparaître un peu obscur, mais j'ai décidé de le mettre en ligne parce qu'il témoigne de la manière dont on peut parfois s'emporter pour un rien (privilège de la jeunesse).

Un média populaire doit-il être pour autant dénué de toutes qualités artistiques ? Le fait de produire des comic books donne-t-il le « droit » aux dessinateurs d'esquisser des gribouillis ne respectant ni les lois de la perspective ni celles de l'anatomie, ou aux scénaristes de n'utiliser que 2 ou 3 mots de vocabulaire dans leur script ? Parce qu'il est populaire (sous-entendu : destiné à la masse inculte ?!), le comic book ne devrait avoir aucune prétention et se contenter de divertir les gogols ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez ou de la dernière aventure des X-Men. Ne cherche pas à réfléchir : tu es populaire, donc sans grande importance. Et les lecteurs doivent accepter cela ?!

Intellectuel contre populaire

Pourquoi cela gène-t-il certains de voir d'autres chercher un tant soit peu de consistance dans une forme de bande dessinée que nous lisons tous ?! Dés que le mot artistique apparaît, il est synonyme d'intellectualisme et d'emmerdant. Un comic book artistique ne serait qu'une pauvre merde chiante ne faisant bander que des coincés du cul perdus dans les « hautes sphères de la réflexion philosophiques ». A-t-on peur de trouver quelque chose de plus complexe qu'une aventure de Youngblood ? Quelque chose qui ressemble à une histoire, vous savez, ce truc avec un début, un milieu et une fin, qui raconte tout plein de choses passionnantes et qui nous procure du plaisir ? Un machin écrit et dessiné en pensant en partie à ceux qui vont lire, et pas uniquement au son du tiroir-caisse, surmultiplié par les silver ou gold covers, les trading cards, les numéros 0, etc. Et si l'on prend le risque de vouloir expliquer qu'un comic book nécessite un peu plus d'attention que la moyenne, on se fait traiter de pseudo-intello à la petite semaine.

OK: les comic books, ce sont 22 pages de papier torche-cul. Mais pourquoi les achète-t-on ? Pas pour se torcher le cul j'espère (en tout cas, pas moi), ni pour les garder dans leur emballage plastique, ni pour en faire des confettis ou le Diable sait quoi encore. Si on achète des comic books, c'est bien pour les lire, non ?! Alors, que certains éprouvent du plaisir à la lecture de textes ne se réduisant pas à 2 mots et 3 onomatopées, à admirer des dessins agréables, avec des décors, un travail de cadrage, des anatomies obéissant aux lois physiques de notre planète, apparaît semble-t-il comme une trop grande exigence pour des critiques ne voyant là qu'un alibi intellectuel.

Des cris de vierge effarouchée

L'un des buts de la lecture, c'est la recherche du plaisir, plaisir que l'on peut trouver soit dans les pages de Sandman, soit dans celles d'Excalibur d'Alan Davis par exemple. Ce dernier est un comic book de pur divertissement tandis que Sandman tape dans un créneau un peu plus sérieux. Mais le plaisir est présent dans les deux cas. Pourquoi ? Parce que ce sont des comic books aux qualités artistiques certaines, malgré leurs différences. Le Mainstream peut produire de l'artistique ; ce n'est pas incompatible. Alors, qu'est-ce qui nous fait pousser des cris de vierges effarouchées ?

Contrairement à l'auteur de l'article, je n'ai pas la même réaction devant un comic book et devant un bifteck. Un bifteck doit être bon, d'accord, mais on ne lui demande pas de nous divertir. Et, une fois mangé, il est oublié, ce qui ne doit pas être le cas, j'espère, d'un comic book lu.

On trouve dans Scrace 44 deux interviews très intéressantes, qui illustrent parfaitement la dualité artistique-commercial du comic book. D'abord John Buscema, un géant du graphisme, un père de la bande dessinée américaine, qui avoue tout au long de l'entretien que la principale raison de son travail fût (et est encore) financière. Et puis Kurt Busiek, un jeune et talentueux scénariste qui écrit des histoires sur commande. Ici, pas de pulsion créatrice, juste la réalité matérielle. Normal : les métiers de scénariste et de dessinateur sont des métiers comme les autres, qui doivent permettre de vivre. En cela, l'activité commerciale de la Marvel n'est pas répréhensible.

Non, ce qui inquiète, et que souligne l'auteur à la fin de son article sans pourtant que cela l'embarrasse, c'est le monopole, l'impérialisme éditorial qui oublie et occulte complètement l'artistique au profit du marketing. Comment faire alors pour aller voir ailleurs si les petites maisons d'édition ne sont plus certaines de voir leurs productions diffusées ? Il y a là une évidente contradiction, non ?! Si l'auteur n'aime pas les comics Marvel, certains les ont aimés, avant que toute notion de qualité ne fasse définitivement place au marketing et au business. Et on peut s'en foutre, évidemment, sauf si ce comportement peut à terme mettre en difficulté des éditeurs qui diffusent encore du matériel lisible.

Place réduite

Il ne s'agit pas d'une opposition mainstream contre artistique, populaire contre intellectuel. Le divertissement peut être de qualité, nombre d'auteurs l'ont montré. Ce qui emmerde, ce sont les comic books mal torchés, débiles et sans consistance, dans le sens où ils occupent 90% de l'espace dans les librairies, laissant aux autres peu de chances de s'exprimer. Le comic book nous apporte une évasion, un type de narration, un plaisir que l'on ne peut retrouver dans d'autres média plus prétentieux. Si l'on s'évertue à vociférer de toute part contre telle ou telle compagnie, tel ou tel dessinateur, c'est pour défendre une certaine idée de ce que peut être ce type d'expression. Il n'y a rien d'intellectuel et de pédant là-dedans. Il faut un juste milieu entre l'activité commerciale d'une entreprise et la diffusion d'un produit qui doit posséder certaines qualités non matérielles.

Mais après tout, si ce type de comic book vide et creux occupe autant de place, c'est parce qu'il plait. C'est ce que le lecteur moyen attend. Laissons-nous donc envahir par ces cochonneries. Un média populaire comme le comic book ne doit pas durer. Il se renouvelle tous les mois. Une industrie qui peut se foutre de la qualité puisque tel n'est pas son but. Ne cherchons pas à être exigent et laissons la lobotomie générale gagnée chaque jour un peu plus de terrain.