Le comic book et la censure

Ou comment l'institution d'un organe de censure peut être interprétée de deux manières radicalement différentes.

Note : lettre écrite en réponse à un article paru dans le fanzine Scarce 40, été 1994. Mêmes commentaires que pour l'article « Comic book, media populaire » : le texte a vieilli, peut apparaître obscure sorti de son contexte et est bien trop énervé. Son sujet mériterait d'ailleurs d'être développé plus en profondeur.

Je suis de ceux qui se réjouissent de l'institution de cette autorité [le Comics Code Authority] car elle fût, même si contraignante, la seule parade possible à l'édulcoration outrancière et totale du comic book.

Francis Saint-Martin, « Wertham à l'étranger », Scarce 40, été 1994, p.46

Cette phrase me choque. En fait, tout l'article m'a dérangé. J'ai cru me retrouver en le lisant dans un opuscule clandestin, extrémiste et réactionnaire. Je n'accuse nullement l'auteur d'un quelconque penchant politique, si ce n'est peut-être d'un léger anticommunisme, anticommunisme qu'il développe tout au long de son article pour nous prouver, à juste titre avouons-le, l'implication de ce parti politique dans l'instauration des organes de censure en Europe (plus précisément, en Angleterre et en France). Un fait historiquement indiscutable. Mais il faut rester honnête et apporter quelques corrections à ce qui est avancé dans l'article.

La censure du McCarthysme

L'action politique communiste, mû par des sentiments anti-impérialistes américain - qui ne sont pas tous infondés - voilà pour mon propre anti-américanisme ! -, se retrouve bombardée par l'auteur comme cause essentiel de l'établissement de l'organe de censure des comic books en Angleterre.

Les communistes, prônant le rejet des produits américains pour privilégier la production locale, ont eu à l'évidence un rôle loin d'être négligeable dans l'affaire, mais ils n'ont été qu'un instrument. Les conditions économiques et sociales (l'après Seconde Guerre Mondiale, la dépendance vis-à-vis des États-Unis à travers l'aide apportée par le plan Marshall) furent un terreau idéal à l'épanouissement d'une graine semée par une élite conservatrice, puritaine et nationaliste. La source de censure n'est pas le mouvement communiste ; elle provient plutôt des couches sociales bien pensantes qui ont vu d'un mauvais oeil le souffle de liberté, humaniste et universel dispenser par des oeuvres du genre des EC comics. Si la situation économico-sociale avait été différente, si les communistes n'avaient pas eu le poids politique qu'ils obtinrent à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les groupes de pression religieux seraient parvenus à faire voter les lois de censure.

L'auteur de l'article se dit d'autre part qu'il est peu probable que l'arme politique communiste ait existé aux États-Unis. On peut aller plus loin : ce n'est même pas probable du tout ! Au début des années 50, l'Amérique pataugeait dans un maccarthysme nauséabond, et c'est du côté des « chasseurs de sorcières » qu'il faut rechercher les appuis politiques de Wertham(1). C'est la classe conservatrice d'extrême droite, pendant de la classe puritaine anglaise, qui déclencha les attaques dont M. Gaines et les EC comics furent l'une des innombrables victimes.

« Sous-culture » et idéologie

Autre point de désaccord : la séparation faite par l'auteur entre idéologie et culture, pour prouver que les communistes ont eu tort de voir dans les comic books une arme de propagande.

L'idéologie politique se traduit par l'organisation sociale d'un pays. Elle s'inscrit alors dans les habitudes et les moeurs de ces habitants, et les traits culturels d'une communauté sont directement influencés par le milieu dans lequel ils se développent.

Le maccarthysme, cette chasse à la plus petite trace d'idéologie politique légèrement à gauche, se répercuta dans les milieux littéraires et cinématographiques (l'expatriation de Charlie Chaplin n'étant que la partie immergée de l'iceberg de la purge). L'ère Reagan et ses clichés cinématographiques a vu le sucée colossal de la saga Star Wars, à la morale manichéenne primaire. De ce côté de l'Atlantique, la montée en puissance du parti conservateur en Angleterre à la fin des années 70 a indirectement donné naissance au mouvement contestataire punk. Une société conduite par l'argent, comme le souligne l'auteur, n'est-ce pas là de l'idéologie, le dogmatisme du trader construisant sa morale autour du dieu dollar et militant activement pour une politique libérale, dans le sens du chacun pour soi et rien à foutre de ceux qui restent sur le bas côté ?

La culture véhicule toujours l'idéologie de son pays d'origine parce qu'elle en est directement issue. Les comic books n'échappent à la règle. Il n'y a qu'à relire ceux parus durant la guerre froide, où le méchant était toujours une brute primaire communiste menaçant les libertés des fiers et gentils américains.

La morale sélective du Comics Code Authority

L'auteur est donc de ceux qui se réjouissent de l'institution de cette autorité, mais ne dit-il pas plus loin que (...) La loi fut rapidement tournée de la même façon que le fut le comic book aux États-Unis. Alors, à quoi sert un organe de censure dont les règles sont constamment violées ? N'aurait-il pas mieux valu mettre en place un système plus efficace, plus judicieux ? Les 36 articles du Comics Code Authority (CCA) abordent beaucoup de thèmes : la primauté du bien sur le mal, le respect des institutions (justice, police,...), l'illustration du sexe dans les comics, etc… Si l'auteur connaît ces articles, peut-il réellement se réjouir de l'instauration du CCA ?

On peut considérer qu'un numéro du Punisher lu par un gamin de 10 ans a un impact plus pernicieux et plus dangereux qu'un numéro de Faust lu par un adolescent de 15 ans. Pourtant, le premier à l'approbation du CCA, l'autre pas. Faust est un comic book violent à caractère pornographique, et il est juste qu'il soit mentionné not for children sur la couverture; on ne peut à l'évidence pas se tromper sur la cruauté de certaines scènes. Mais quant est-il des comics qui reçoivent la bénédiction des parangons du bien penser qui oeuvrent au CCA ?

Lisons donc un numéro du Punisher, ou de tout autre Vigilante sévissant à l'heure actuelle dans le mainstream: des meurtres en série, encore et toujours. Une violence idéalisée, banalisée, débarrassée de ses aspects abjects. Pour un Daredevil respectueux des droits de chacun (la plupart du temps), combien de Punisher, de Nomad ou de Ghost Rider ? La vie humaine représente si peu de chose dans les pages de ces comics, mais qu'importe, puisqu'il s'agit le plus souvent de petits voyous, des pauvres, des chicanos ou des noirs, des "parasites" de la société blanche américaine.

Et que dire du sexe et de la religion ?

Dear, Sir:

Do you feel proud of yourself for supporting crime and corruption which is engulfing our country ? Violence and death rule the streets and thousands of innocent people are murdered in their homes and elsewhere. Its excessive and needlees emphasis on homosexuality, profanitv and Christian bashing is weIl-documented and intentional. The rnost effective way we know how to strike back is to BOYCOTT those who promote it, and unless you stop glorifying homosexuality, we will refuse to buy any of your comics.

We urge you to write to Don Wildmon, P.O. Box 2440, Tupelo, MS 33803, telling him you are tired of lost sales and will honor our request and, after publishing it in the AFA Journal, we will again buy your comics.

CONCERNED MOTHERS OF AMERICA

Lettre publiée dans Sandman #41 (septembre 1992).

Ce type de lettre, publiée dans Sandman #41 et envoyée par l'association Concerned Mothers of America, membre de l'AFA, ne devrait pas choquer, dans un pays où de virulents groupes intégristes prônent l'enseignement du créationnisme au même titre que la théorie de l'évolution darwinienne, où de véritables commandos kamikazes s'abattent régulièrement sur les cliniques pratiquant l'avortement ; où ces mêmes commandos vont jusqu'à assassiner des médecins qui pratiquent l'IVG.

On ne trouve de personnages homosexuels que dans les pages du label Vertigo (Shade, Sandman), et nulle part ailleurs dans le mainstream, du moins de manière explicite et réaliste. Un article du CCA parle de comportement anormal...

Les comic books mainstream approuvés par le CCA évitent de parler de drogues, de sida, de religion, de racisme, de sexe, avec lucidité et franchise. Il est difficile de supporter cette chape de conservatisme dans les idées, l'édulcoration de la pensée. Il ne s'agit pas de libéraliser à outrance les lectures. Ce qui tombe dans les mains d'un gamin de 10 ans doit être soigneusement examiné. Le gore de Hellblazer n'est pas à mettre sous tous les yeux, mais la violence stylisée du Punisher l'est-elle plus ? Parler d'homosexualité ou raconter les aventures d'un personnage de couleur qui ne soit pas caricatural, est-ce préjudiciable à la santé mentale de ce gamin ?

Non, le CCA n'est pas un organe de censure qui convienne. A travers lui, le gros du lectorat de comic books, le teen ager mâle blanc, se voit flatter dans ses bas instincts et conditionner à un certain mode de penser, une sorte de racisme soft envers les noirs, les immigrés, les femmes ou les homosexuels. La culture, ou la sous-culture peut véhiculer une idéologie, plus insidieusement et peut être plus efficacement qu'un banal discours politique.

Non, l'esprit de Gaines n'a pas gagné. Il a bel et bien été parqué dans des îlots plus ou moins sauvegardés, où la liberté d'expression et de penser gardent tout leur sens.